De la paille dans la tĂȘte


Mathieu n'arrive pas à se redresser. Il manque de tonus musculaire, il est mou comme une poupée de chiffon. Comment sera-t-il quand il sera grand ?
J'ai pensĂ© qu'il pourrait ĂȘtre garagiste. Mais garagiste allongĂ©. Ceux qui rĂ©parent le dessous des voitures dans les garages oĂč il n'y a pas de pont Ă©lĂ©vateur.

Quand on a un enfant handicapé, on ne le découvre pas toujours tout de suite. C'est comme une surprise. Il y a ceux qui disent : l'enfant handicapé est un cadeau du ciel. Et ils ne le disent pas pour rire. Ce sont rarement des gens qui ont des enfants handicapés. Quand on reçoit ce cadeau, on a envie de dire au ciel : "Oh, fallait pas...".

Un pĂšre d'enfant handicapĂ© doit avoir une tĂȘte d'enterrement. Il doit porter sa croix, avec un masque de douleur. Il n'a plus le droit de rire, ce serait du plus parfait mauvais goĂ»t. Quand il a deux enfants handicapĂ©s, c'est multipliĂ© par deux, il doit avoir l'air deux fois plus malheureux.

C'est bientĂŽt NoĂ«l, je suis chez le marchand de jouets. Un vendeur veut absolument s'occuper de moi, alors que je ne lui demande rien. C'est pour des enfants de quel Ăąge ? Imprudemment j'ai rĂ©pondu : Mathieu a 11 ans et Thomas 9 ans. Pour Mathieu, le vendeur m'a proposĂ© des jeux scientifiques. Je me souviens d'un coffret permettant de construire soi-mĂȘme un rĂ©cepteur de radio. Et pour Thomas, une carte de France en puzzle, avec tous les dĂ©partements et les noms de villes dĂ©coupĂ©s, qu'il fallait placer.
Un moment, j'ai imaginé un poste de radio assemblé par Mathieu et une carte de France composée par Thomas, avec Strasbourg au bord de la Méditerranée, Brest en Auvergne.
J'ai écouté les explications du vendeur avec beaucoup de patience, je l'ai remercié puis je me suis décidé.
J'ai pris comme chaque année une boßte de cubes pour Mathieu et une petite voiture pour Thomas. Le vendeur n'a pas compris, il a fait deux paquets cadeaux, sans rien dire.
J'ai vu en sortant qu'il faisait un geste Ă  son collĂšgue, il pointait son doigt sur son front, l'air de dire : "il est toc toc...".

Quand ils faisaient des bĂȘtises, la bonne qui s'occupait d'eux disait : "mais vous avez de la paille dans la tĂȘte !". C'est le seul diagnostic juste qui ait jamais Ă©tĂ© fait.

Cette annĂ©e, des amis nous ont envoyĂ© comme carte de vƓux une photo d'eux entourĂ©s de leurs enfants. Tout le monde a l'air heureux, toute la famille rit. C'est une photo trĂšs difficile Ă  rĂ©aliser pour nous. Je vois mal les mots Bonne annĂ©e en lettres anglaises juste au-dessus des tĂȘtes hirsutes et cabossĂ©es de nos deux petits mioches.

C'est l'automne. Le paysage est d'une beautĂ© indicible. La forĂȘt est incendiĂ©e de couleurs, c'est beau comme un Watteau. Je ne peux mĂȘme pas leur dire : regardez comme c'est beau. Thomas et Mathieu ne regardent pas le paysage, ils s'en foutent. On ne pourra jamais rien admirer ensemble. Il leur reste les frites. Ils adorent les frites.

Mathieu et Thomas n'auront jamais de carte bleue ni de carte de parking dans leur portefeuille. Ils n'auront jamais de portefeuille, leur seule carte sera une carte d'invaliditĂ©. Elle est de couleur orange, pour faire gai. Sur la carte, il y a leur photo. Leur Ă©trange tĂȘte, leur regard vide...Ă  quoi pensent-il ? Elle me sert encore aujourd'hui. Je la mets parfois sur mon pare-brise quand je suis mal garĂ©. GrĂące Ă  eux, j'Ă©vite une contravention.

Ce que j'en pense :
Un cynisme et un sens de la dérision hors normes chez ce papa de deux garçons handicapés.
Ca se lit vite, le cÎté dérision devient un peu répétitif à la longue, mais on sent le désespoir de cet homme derriÚre ce masque d'humour, l'angoisse et la tristesse de voir grandir impuissants deux enfants avec lesquels il ne pourra jamais partager ses passions et communiquer normalement.
On rit parfois avec lui, mais on partage son désarroi, c'est ce qui rend cette lecture attachante et indispensable. On a tous eu peur du handicap en attendant un bébé, non ? Et bien cet homme l'a vécu deux fois, et c'est dans ce livre qu'il livre à sa maniÚre ses ressentis, sa douleur et essaye d'en rire pour ne pas s'effondrer totalement.
Et tous ces gens autour qui ont des enfants en pleine forme et qui se la ramĂšnent ! Ca nous apprend Ă  ne pas en faire trop avec nos chĂ©rubins qu'on a parfois trop tendance Ă  idĂ©aliser, et ça peut saouler les autres, mĂȘme ceux qui ont des enfants sans problĂšmes.
Ce livre m'a été conseillé par ma belle-mÚre, et a déjà touché beaucoup de monde.


Jean-Louis Fournier, prix Femina 2008, pour "OĂč on va, papa ?"

 
 
Commentaires

1.   Aude  -  jeudi 26 fĂ©vrier 2009 - 09:19


J'ai beaucoup entendu parler de ce livre. Faut que je le lise.

   
 

2.   François  -  jeudi 26 fĂ©vrier 2009 - 09:37


C'est grave, c'est triste mais c'est beau.

   
 

3.   aurelie  -  jeudi 26 fĂ©vrier 2009 - 10:47


Il est ouf ce bouquin. A chaque page t'as envie de rire ET AUSSI de pleurer

   
 

4.   Miss Brownie  -  jeudi 26 fĂ©vrier 2009 - 11:18


Ce bouquin doit ĂȘtre intĂ©ressant Ă  lire, mais peut-ĂȘtre aussi dĂ©rangeant...

   
 

5.   e-Zabel  -  jeudi 26 fĂ©vrier 2009 - 11:38


J'en ai entendu parler, mais je n'ai pas osé franchir le pas de le lire... trop pas "in the mood" en ce moment. Mais je suis sûre qu'il s'agit d'un livre excellent.

   
 

6.   firemaman  -  jeudi 26 fĂ©vrier 2009 - 12:54


Ca fait un moment que j'en entends parler de ce livre, et j'ai assez envie de le lire. Dans les extraits que tu as choisi, il y a beaucoup de cynisme, c'est une autre façon de masquer sa douleur.

   
 

7.   Capucine  -  jeudi 26 fĂ©vrier 2009 - 13:20


Avec ton truc de vampires, tu passes pour une gamine, mais tu est plus marrante.

   
 

8.   jfk  -  jeudi 26 fĂ©vrier 2009 - 14:00


capucine en prison !

   
 

9.   Par Aude  -  jeudi 26 fĂ©vrier 2009 - 15:16


Elle m'a émoustillée la Capucine, demain ça va chier

   
 

10.   Pierrot  -  jeudi 26 fĂ©vrier 2009 - 17:19


Je trouve que tu écris pas mal avec tes jumeaux, et c'est toujours bien.

   
 

11.   frannso  -  jeudi 26 fĂ©vrier 2009 - 18:39


Bonjour,
Je suis la fille aux lasagnes au nutella et aux naans . Je viens de rentrer de vacances et te rends une petite visite . C' est agréable chez toi, je me suis un peu balladée . Ma deuxiÚme chouette découverte de la journée . Il y a des jours comme ça .
J'avais lu une critique élogieuse dans ELLE et avait entendu M.Fournier sur Inter . Là, tu me donnes vraiment envie de le lire .

   
 

12.   Par Aude  -  jeudi 26 fĂ©vrier 2009 - 18:50


J'espĂšre donner l'impulsion Ă  ceux qui ne l'ont pas encore lu !
Franso, je crois que tu Ă©tais venue de chez Pivoine et avais apprĂ©ciĂ© mon projet de manif dĂ©lire pour les français, mais tu n'avais peut-ĂȘtre pas eu le temps de plus dĂ©couvrir ce blog Ă  l'Ă©poque !

   
 

13.   frannso  -  jeudi 26 fĂ©vrier 2009 - 19:04


Oui, c' est ça, je me souviens !!!
A demain .

   
 

14.   ratounette  -  jeudi 26 fĂ©vrier 2009 - 21:06


je l'ai offert à l'homme a noel, il a lu, je l'ai entendu rire mais etre aussi beaucoup ému.

je pense le lire avant de m'attaquer a Millenium.

   
 

15.   angelita  -  dimanche 1 mars 2009 - 13:23


Bonjour,
Frannso m'a donné l'adresse de votre blog.
Nous répertorions sur www.jelistulisillit.wordpress.com tous les commentaires sur les livres lus.
Nous avons de nombreux participants.
Si vous voulez participer, merci de nous le faire savoir.
Le principe : un titre de livre, un ou plusieurs avis, les avis sont linkés avec le nom de leurs auteurs.
A bientĂŽt

   
 

16.   Helenem  -  jeudi 19 mars 2009 - 23:13


Maman d'une petite jeune fille (13 ans!) "diffĂ©rente" et de sa soeur jumelle "qui va bien"... je l'ai lu ce livre... il m'a fait rire et pleurer... il m'a Ă  la fois fait du bien et dĂ©sespĂ©rĂ©e, Ă©mue, bouleversĂ©e, soulagĂ©e et dĂ©rangĂ©e... On sent trĂšs fortement la complicitĂ© d'avec Desproges, un humour cynique et dĂ©vastateur, une luciditĂ© extrĂȘme qui annule tout espoir mais regarde les choses en face, sans faux semblants. Je ne parlerai jamais de ma fille comme il parle de ses fils, mais pourtant, j'aurais pu dire texto certaines phrases. J'ai Ă©tĂ© trĂšs touchĂ©e de lire ou Ă©couter des interviews de JL Fournier et rassurĂ©e par sa dĂ©claration, quelque chose comme "je n'Ă©crirai plus les derniĂšres pages de la mĂȘme façon, je ne dirai plus que ma vie est un cul-de-sac"... tant mieux ! J'ai aimĂ© aussi les pirouettes entre autres : il n'aime pas les gens "ordinaires", alors tant mieux si ses fils ne le sont pas, la nuit ses fils sont super intelligents, et "oĂč on va papa ?" LA question essentielle, celle que tout le monde se pose... (bon, et aussi en enfer rĂ©pond-il, mais il y serait aller avec eux !). Bref...

   
 

17.   tramadol  -  mercredi 3 novembre 2010 - 07:53


Un pĂšsre d'ensfant hansdicapĂ© sdoit avos une tĂȘtse d'entesremesnt.

   
 
 

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