La toute dernière seconde


Cet été, mon petit gars de deux ans s’est échappé du gîte où nous étions. Il a réussi à profiter de l’ouverture automatique foireuse de la grille pour s’élancer sur la route. Je l’aperçois depuis l’autre bout du jardin. Un vrombissement menaçant résonne dans la vallée. Livide, une bénéfique montée d’adrénaline me pousse à réagir, vite. Je crie son prénom, cours, cours aussi vite que me le permettent mes jambes à la musculature atrophiée.
Vous pouvez imaginer la scène au ralenti, moi le cœur battant :
- Bilououououf……..NOOOOONNNNNNN !!

Les vacanciers qui dans l’agréable jardin savourent un café au soleil autour d’une table, des lecteurs assidus sur leur chaise longue, des enfants jouant au ballon, tous arrêtent leur activité et dirigent leur regard curieux et inquiet vers moi, comprenant que le drame de toute une vie se noue. Alors que je franchis la grille à mon tour, j’aperçois à quelques mètres mon petit blond qui avance de son pas encore malhabile sur le bitume. Une voiture rouge se dirige droit sur lui, lancée à vive allure, le conducteur bien loin d’imaginer que sur cette petite route de campagne, peut se trouver lâché à tous vents un gamin, inconscient du danger qui le guette.
Tandis que l’engin de mort se précipite vers mon enfant, je l'appelle une dernière fois, au bord de l’hystérie:
- Bilouf, attention, la voiture !
Et alors, toute l’innocence des enfants se matérialise dans son regard pétillant, dans le grand sourire qu’il m’adresse, heureux de revoir sa maman qu’il vient à peine de quitter. Tout excité, alors que le bruit de moteur n’est qu’à quelques pas de lui, il crie : « Maman ! », tout en éclatant d’un rire naïf et joyeux. Ce broyeur d’innocence qui fonce sur lui dans un assourdissant vacarme, il ne le voit même pas. Seule ma présence compte, ainsi que l’excitation de se trouver dans un endroit inhabituel et interdit.
Les larmes aux yeux, je suis forcée par les évènements de dévoiler aux quelques témoins de la scène qui je suis vraiment, moi qui avais réussi à être discrète jusqu’à présent. Je tournoie sur moi-même à la vitesse de la lumière, envoyant dans les airs des éclairs jaunes, avalée par un tourbillon de paillettes dorées. Ensuite, vêtue d’une petite combinaison moulante bleue et argentée, je balance d’un mouvement brusque de la main des rayons gamma sur la voiture qui pile brutalement. Je me propulse verticalement de toutes mes forces, telle une fusée, le poing dressé vers le ciel, traversant les nuages, idem en sens inverse, puis j’atterris en effectuant une galipette avant qui me propulse aux pieds de mon fils. Très amusé par ce spectacle. Le prenant dans mes bras, en le serrant extrêmement fort, rassurée de le sentir tout chaud et vivant, j’ai réintégré mon apparence normale et notre gîte. Bon pour cette transformation, ça reste entre nous, ce n’est pas du tout le cœur du sujet, et je n’écris pas ce billet pour me la ramener.

Non, ce qui hante mes souvenirs, c’est mon fils regardant en souriant la mort droit dans les yeux sans même se douter qu’elle pouvait l’emporter.
Alors je pense à tous ces gens qui ont eu leur dernière seconde, pour de vrai. L’effroi et la peur des soldats au moment où une bombe leur tombe dessus, le soulagement d’un malade qui souffre trop et tient la main d’un être cher, l’inquiétude et les questions sur ce qui nous attend après. Le choc de ceux qui n’ont pas le temps de comprendre, leur dernière pensée, pour qui, pour quoi, leur dernière émotion. Un sourire, une larme, un dernier soupir, et PFIOUT, plus rien, tout s’éteint, terminé.
Mon fils aurait pu mourir dans un éclat de rire. C’est con mais ça me tue d'y penser.

 
 
Commentaires

1.   Madame Parle  -  lundi 27 septembre 2010 - 09:37


j'en ai des frissons de frayeur..
meme si je suis enchantée de t'avoir démasquée!!!

   
 

2.   sabine  -  lundi 27 septembre 2010 - 10:35


effrayant ce récit!!!

   
 

3.   Aude Nectar  -  lundi 27 septembre 2010 - 11:11


Ouais il est flippant ce billet. J'ai eu quelques grosses frayeurs avec ce petit gars intrépide, vivement qu'il réalise où est le danger. Les filles ne sont pas aussi inconscientes !
Enfin mes pouvoirs de Wonder Mom m'ont bien aidée...

   
 

4.   LMO  -  lundi 27 septembre 2010 - 11:22


La vie ne tient qu'Ă  un fil... Tu fais bien de le rappeller!

JE sais que ça n'est pas le sujet, mais ça me fait penser à ces gens qui roulent trop vite, trop brusquement, qui passent à côté des piétons sur la route sans ralentir... Comme si, finalement, la seule chose qui importe, c'est le point d'arrivée, et le temps minimum pour y parvenir, sans se soucier de la mort au tournant. Sans respect pour la vie...

Heureusement, ton histoire se termine bien.
Combien de petits garçons et de mamans n'ont pas eu cette chance?

(En fait, ça m'a déprimé ton billet! :-p )

   
 

5.   Aude Nectar  -  lundi 27 septembre 2010 - 11:29


Oui, foncer pour gagner quoi, une minute, sur quoi ?
Je voulais aussi souligner qu'en terme de surveillance, des jumeaux dont un tout fou, c'est chaud. Ils prennent des risques sans le réaliser, partent dans des directions opposées, et ne s'arrêtent pas quand tu leur ordonnes. Bref, ces quelques coups de stress font que je ne suis pas toujours sereine, dans un ou deux ans ce sera plus cool.
Pour l'instant ça demande encore du temps et de l'énergie ! Et c'est de la responsabilité.

On aura tous notre dernière seconde, parfois j'y pense, avec des questions, une certaine fascination, mais sans déprime, c'est ainsi, c'est tout. Pour l'instant la vie nous réserve encore plein de belles choses.

   
 

6.   DĂ©li'  -  lundi 27 septembre 2010 - 12:30


Depuis que je suis maman, j'ai une angoisse sourde et omniprésente dans les tripes, je ne peux m'empêcher de mesurer chaque risque et de me projeter parfois dans une perte devant laquelle je serai démunie et rongée - parce qu'ils sont si petits et si innocents, comme tu le dis, qu'il est encore pire d'imaginer les voir partir dans toute leur joie. On ne peut pas imaginer perdre cette innocence et la voir salie, c'est juste affreux. Tu as du avoir une peur bleue ma pauvre!! Bises (tu me reconnaîtras même si j'ai changé de nom, je pense ^^)

   
 

7.   gabrielle  -  lundi 27 septembre 2010 - 13:03


pfiou, tu as dû avoir une sacrée frayeur. oui, c'est flippant mais c'est très joliment raconté; très émouvant.

   
 

8.   eddie  -  lundi 27 septembre 2010 - 14:00


habitant en bordure de route et étant munie d'une chouquette de deux ans et demi qui veut tout faire comme ses frères et soeurs, tu n'imagines pas à quel point ton texte me parle... et me prend aux tripes...

   
 

9.   La perchĂ©e  -  lundi 27 septembre 2010 - 15:09


J'en ai froid dans le dos !

   
 

10.   le Journal de Chrys  -  lundi 27 septembre 2010 - 19:35


J'ai eu la mĂŞme peur, terrible, avec mon fils, il y a bien longtemps!!!!

   
 

11.   Aude Nectar  -  lundi 27 septembre 2010 - 22:19


C'est mignon les enfants, mais éprouvant parfois.
En grandissant ils comprennent enfin ce qu'ils risquent, mais certains enfants sont plus têtes brûlées que d'autres.

   
 

12.   Charline  -  vendredi 1 octobre 2010 - 14:23


fille très bien! douce!

   
 

13.   Jadrine  -  samedi 2 octobre 2010 - 15:30


Je pense à ma tatie atteinte d'un cancer à qui je tenais la main juste avant que les médecins n'abrègent sa souffrance à l'hôpital. Je pense à l'hiver dernier au ski, à ma fille de 5 ans qui a foncé droit dans un mur avec sa luge dont j'avais omis de débloquer les freins : saine et sauve, ça aurait pu être un drame. Cela me tue encore d'y penser.
Grosses bises.

   
 

14.   Mamzelldree  -  dimanche 3 octobre 2010 - 16:36


Olalalala !! ça fait peur ça ! :s

   
 

15.   Mistersuperolive  -  dimanche 3 octobre 2010 - 21:25


Hébé, ça a été chaud mais la fin me va bien. Je suis un peu sous le choc de l'histoire, quant à la photo...

   
 

16.   Livvy  -  vendredi 8 octobre 2010 - 11:08


Oh oui, les petits mecs sont tellement intrépides, j'en suis malade, comme toi (j'en ai deux).

   
 
 

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